Un architecte français à Smyrn

Un architecte français à Smyrne : Raymond Charles Péré (1854-1929) par Brigitte Blanc, Vice-présidente de France d'Ici-et-d'Ailleurs AFIA

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Malgré l’ampleur des transformations survenues au cours du XXe siècle, la ville d’Izmir et les localités de sa banlieue conservent quelques témoignages de l’activité d’architecte et de peintre-décorateur du Français Raymond Charles Péré. Ces édifices - 4 ou 5 seulement - ne représentent qu’une faible proportion des travaux exécutés par celui-ci au cours d’une carrière longue de 40 ans, qui s’est exclusivement exercée dans la capitale de l’Asie mineure égéenne. Seuls les documents d’archives permettent aujourd’hui de reconstituer le corpus de sa production – et encore de façon indirecte, faute d’archives professionnelles disparues dans l’incendie de 1922.

Contrairement à l’hypothèse généralement admise, Raymond Péré, né le 24 mai 1854, n’est pas issu d’une famille établie dès la fin du XVIIIe siècle en Turquie. Originaire de Roquefort-de-Marsan, dans les Landes, il entreprend, semble-t-il, des études d’architecture à l’Ecole des beaux-arts de Bordeaux, puis commence à travailler dans l’entreprise familiale de travaux publics, quand il entend parler d’un intérim de professeur de français à Smyrne : un de ses amis, instituteur, cherche quelqu’un pour le remplacer durant la dernière année de son contrat. Comme cet ami, Raymond Péré prend pension chez Marie-Antoinette Russo, qui loue une chambre d’hôte à des Français de passage. La lettre qu’il lui écrit, le 19 juillet 1881, à son retour en France, montre qu’il s’est attaché à la famille Russo et surtout à la plus jeune des filles, Anaïs. Aussi dès 1882 ou 1883 est-il de retour à Smyrne, où l’année suivante il épouse Anaïs Russo.

On ignore à quelle date il ouvre, au sein du quartier franc, un cabinet d’architecte qui doit recevoir rapidement des commandes. Du point de vue professionnel, Smyrne offre alors de nombreuses opportunités : c’est une ville en plein essor qui vient de se doter d’un grand port moderne, de nouveaux quartiers se développent, tant vers le nord à la Pointe qu’en direction du sud, grâce aux lignes de chemin de fer d’Aydin et de Kassaba qui relient la ville à son arrière-pays. De 1881 à 1919, la population connaît une très forte croissance, passant de 155 000 à 300 000 habitants (parmi lesquels 55 000 Européens, dont 2000 Français). Dans ce contexte favorable, où les « colonies » investissent pour rehausser le prestige de leurs institutions nationales, Raymond Péré semble vite s’imposer comme l’architecte en titre des établissements français. A la conception d’édifices civils et religieux  s’ajoutent les nombreux travaux d’aménagement et d’entretien qu’il réalise en sa qualité d’architecte du consulat général de France.

Constructeur déployant son activité au service d’un groupe bien défini (Français ou Levantins, de religion catholique), Raymond Péré est cependant l’auteur d’un édifice - particulièrement réputé localement - qui ne doit rien à la solidarité « nationale » ou communautaire.

En 1901, le sultan Abdülhamit II a l’intention de faire célébrer avec un éclat tout particulier l’anniversaire de la 25e année de son règne. A Smyrne comme dans d’autres villes de l’Empire, l’inauguration d’une horloge publique sur la place du Konak, près du Palais de la préfecture, doit constituer le point d’orgue de ces festivités. Le 14 août 1900, une commission municipale formée à cet effet décide de confier la réalisation du projet à Raymond Péré, pour la somme de 1700 livres d’or ottomanes. « L’inauguration ou le lancement de tours d’horloge, une nouveauté dans les villes turques du XIXe siècle », est, selon François Georgeon, ce qui symbolise le mieux le jubilé de 1901. A l’occasion de cérémonies fastueuses, le sultan entend « affirmer son attachement à la fois aux valeurs de la modernité et aux principes de l’islam[1]». La Tour de l’Horloge élevée par Raymond Péré répond parfaitement à ce double programme : emblème de la modernisation d’une ville qui jusque-là se contentait de symboles traditionnels – citadelles, casernes ou mosquées –, la tour telle qu’il la dessine se présente comme un rappel évident de l’architecture des minarets. Haute de 25 mètres, elle dresse quatre niveaux de plan octogonal en pierre de taille sur un socle cruciforme de marbre blanc, qui contraste avec celui, rouge et vert, des colonnes de l’étage d’arcatures, importé de Marseille. Les portiques à arc outrepassé du premier niveau, surmontés d’un dôme, sont couverts de motifs orientaux et mauresques qui tissent leur réseau de losanges et d’entrelacs sur les parois des niveaux supérieurs, au-dessus des arcatures à arcs trilobés du deuxième étage.

L’agrandissement de l’église Saint-Polycarpe est le premier des nombreux chantiers que Raymond Péré effectue pour le compte des institutions catholiques de la ville. Celles-ci constituent en effet une grande partie de sa clientèle, qu’il s’agisse du clergé paroissial ou des congrégations religieuses, nombreuses à Smyrne au XIXe siècle.

L’église Saint-Polycarpe, paroisse des Français, sert aussi de chapelle au consulat. Donnée en 1631, à titre de fondation royale, aux Capucins français, elle a été reconstruite en 1775 à côté du couvent occupé par les religieux. 

Au début du XIXe siècle, l’afflux des étrangers, joint à l’augmentation de la population catholique, a « considérablement multiplié le nombre des ouailles de la paroisse française, au point que le temple de Dieu est désormais trop petit pour contenir la foule des fidèles». Au recensement de 1863, les Français - de 120 familles au début du siècle – forment une colonie de près de 1050 personnes, mais il faut attendre 1894 pour qu’il soit possible de tirer parti du terrain. A la demande des Capucins, Raymond Péré est chargé du réaménagement de l’église qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, a l’aspect d’une basilique à trois nefs, avec coupole sur pendentif au-dessus de la dernière travée formant le sanctuaire. L’intervention de l’architecte, qui dure près de cinq ans, porte à la fois sur la structure et le décor intérieur de l’église : il greffe le long des bas-côtés plusieurs chapelles latérales et couvre toute la voûte et les murs de fresques aux teintes délicates. Des textes explicatifs en langue grecque forment une partie de la bordure de chacun des tableaux. Sur les deux tiers de la nef (voûtes et supports), le programme iconographique illustre la vie et la Passion du Christ, et dans le chœur, des évènements importants de la vie de saint Polycarpe. Sur l’une de ces scènes - le martyre du saint patron - l’architecte s’est représenté lui-même sous les traits d’un disciple qui attend, les mains liées, de monter à son tour sur le bûcher.

Quelques années plus tard, à Cordelio[2] - où la population catholique compte 850 habitants - Raymond Péré est chargé d’édifier l’église paroissiale Sainte-Hélène, sur un terrain cédé par un négociant italien. Précédée d’un porche, la façade tripartite de l’église, aux formes simples mais harmonieuses, dérive logiquement de son plan : deux bas-côtés sans transept, une nef plus haute couverte d’ogives, dont l’éclairage direct est assuré par les baies du niveau supérieur. Sous son enduit qui masque un matériau économique, Sainte-Hélène relève d’un style néo-gothique à la fois conventionnel et épuré.

Un document attribue à l’architecte la conception et la réalisation in extenso d’une autre église paroissiale, Saint-Antoine de Bairakli, en 1902. Mais Raymond Péré intervient aussi, de façon ponctuelle, sur plusieurs édifices religieux, dont il réalise l’appropriation ou l’achèvement définitif. C’est le cas, par exemple, du Carmel français installé en 1911 dans le quartier de Sainte-Catherine (dit des Anglais) ; la maison avec jardin acquise par les religieuses est transformée par ses soins en couvent, des travaux neufs complémentaires succédant de 1913 à 1915 à l’aménagement proprement dit. L’incendie de 1922 réduit l’ensemble à un amas de décombres.

C’est le sort qui advient également à une partie du collège du Sacré-Coeur. Dirigé par les Lazaristes depuis 1845 et reconstruit en 1886, d’après les plans d’un architecte de Constantinople, le collège est doté en 1897 d’une nouvelle façade sur la rue Franque : trois magasins dont le bail fournit un rapport encadrent une porte monumentale dessinée par Raymond Péré. Celui-ci superpose, au-dessus du passage d’entrée, deux niveaux d’ouvertures en plein cintre, le dernier formant une niche qui abrite une statue métallique du Sacré-Cœur « grandeur nature ».

Dans le domaine de l’architecture civile, un seul édifice – à vocation financière - peut lui être attribué avec certitude,  l’agence locale du Crédit lyonnais. Installée en 1903, quinze après son ouverture, dans le quartier du Tristrato à côté du Bazar, l’agence est détruite par un violent incendie dans la nuit du 25 au 26 novembre 1919. Plutôt que de recourir à une construction neuve, la banque choisit de s’installer dans un local préexistant : en juillet 1920, elle prend en location un han prolongé de deux petits magasins, très bien situé dans le quartier des affaires,  à deux pas des quais, de la Banque ottomane et du Banco di Roma. Raymond Péré est chargé d’étudier les transformations nécessaires pour adapter l’immeuble à son nouvel usage et s’ingénie à le protéger contre le feu qui constitue dans les villes turques une menace permanente : au premier étage, les murs extérieurs de la salle d’archives sont recouverts de matériaux ininflammables, tandis qu’à l’intérieur est mis en place un système de trappes et de portes en fer manoeuvrables en cas de sinistre pour circonscrire le feu et supprimer les appels d’air. Une façade néo-classique à bossages et refends unifie cette succession de locaux disparates ; sur l’angle traité en pan coupé, l’architecte dessine une porte monumentale avec tympan aux armes de la banque. L’enseigne est ainsi visible du quai et des bateaux amarrés dans le port, la façade sur la rue Parallèle débordant à demi sur la rue Teskeredji qui débouche rapidement sur la mer.

A partir des années 1910, la signature de Raymond Péré porte généralement la mention d’ « expert près le consulat général de France ». Cette charge officielle constitue un second pôle de son activité professionnelle. A l’architecte choisi par le chef de poste incombent en effet tous les travaux d’entretien, d’aménagement et de restauration requis par l’hôtel consulaire et l’hôpital français (ou hôpital de la Marine) – géré par les sœurs de la Charité, sous le contrôle direct du consul général.

L’hôpital français de Smyrne, aménagé en 1825 dans une ancienne propriété ottomane, est réduit à un état de délabrement tel que sa reconstruction s’impose sans délai. Une lettre écrite par R. Péré lui-même énumérant ses travaux inciterait à lui attribuer la conception du nouveau pavillon des malades - édifié en 1908 sur le type de l’hôpital à ailes, conforme aux canons néo-classiques – mais à en croire le consul, elle serait due plutôt à l’architecte-entrepreneur de Mazières - à moins que celui-ci ne soit intervenu que pour l’exécution des travaux. Quoi qu’il en soit, en 1907, R. Péré est chargé de veiller aux réparations exigées par le « Vieil hôpital » avant la mise en service du nouveau pavillon. Tous deux coexistent, avec plusieurs annexes, derrière les murs de clôture du jardin, jusqu’à l’incendie de 1922 : le dispensaire, la cuisine, la buanderie, le logement des soeurs, la chapelle et le « Vieil hôpital » sont alors réduits en cendres, seuls le pavillon construit en 1908 et la maison d’habitation dite « Maison du docteur » échappent au désastre. En attendant la réalisation d’un plan complet de reconstruction, la priorité est donnée au réaménagement des services généraux et sanitaires sans lesquels l’hôpital ne peut retrouver un fonctionnement normal. Raymond Péré dresse en 1926 les plans et devis du nouveau dispensaire, d’un parc de désinfection-buanderie et d’une cuisine, mais à sa mort en 1929, les travaux ne sont pas engagés. Ils sont menés à bien entre février et octobre 1930 par Louis Mélat, son successeur auprès du consulat général, sur des plans quelque peu modifiés.

Outre l’hôpital, d’autres propriétés de la France sont gravement endommagées par l’incendie.

En 1907, les locaux de l’ancien consulat, rendus vacants par la construction de « l’hôtel des quais », sont mis à la disposition de la colonie pour y grouper les services des trois institutions françaises : comité de l’Alliance, chambre de commerce, société de secours. Devenu « le rendez-vous non seulement des Français mais des membres de la meilleure société de la ville », l’hôtel des Institutions françaises est réquisitionné en 1914 par les autorités turques et converti en hôpital militaire. A la fin de la guerre, la colonie qui en reprend possession, charge R. Péré d’une réfection générale, incluant l’adjonction d’une aile pour les cours libres du soir organisés par l’Alliance française. Une grande véranda de 300 m2, à l’usage de thé-room et de salle des fêtes, est commandée en Europe. Cette réparation luxueuse s’achève à peine quand intervient la catastrophe de septembre 1922. Du bâtiment principal en bordure de la rue Trassa, elle ne laisse debout que la façade principale et anéantit les bâtiments annexes. Ainsi disparaît l’ancien hôtel Pezzer, consul de Prusse, acquis par la France en 1833 pour y installer le siège de sa mission diplomatique ; seule la reconstitution fidèle du plan et de l’élévation opérée en 1924 par Raymond Péré permet aujourd’hui d’en connaître l’apparence générale et la distribution.

Au nouveau consulat édifié en 1906 par Emmanuel Pontremoli, l’incendie n’a causé, en revanche, que des dégâts relativement peu importants, grâce à la solidité exceptionnelle de la construction. Seuls l’aménagement intérieur et la toiture ont été détruits, le feu laissant pour ainsi dire intacts les fondations, la terrasse et les murs extérieurs. Mais pendant cinq ans l’hôtel inoccupé est livré aux  intempéries et aux pillages incessants.

En 1925  le ministère  des Affaires étrangères, en accord avec  celui des Beaux-Arts, confie à Raymond Péré l’entière responsabilité du chantier, dont l’exécution est adjugée à un entrepreneur turc, Hussein Mazloum Bey, « auteur d’une série d’immeubles remarquables » à Smyrne. La dépense, trop importante pour être supportée par le budget d’un seul exercice, est répartie sur les années 1927 et 1928 ; le 18 mai 1929, Raymond Péré procède à la réception officielle des travaux.

Pendant sa longue carrière, Raymond Péré est devenu une personnalité très présente localement, ajoutant à son métier d’architecte une participation active à la vie de la colonie : il est tour à tour élu député de la nation, vice-président du Comité régional de l’Alliance française – où il donne de nombreuses conférences -, président du conseil d’administration du cimetière catholique, membre de ceux de l’hôpital français, de la société de secours et de la chambre de commerce. Il apporte aussi sa collaboration au journal français Le Courrier de Smyrne. Il adhère, comme la plupart de ses compatriotes victimes des évènements de 1922, à l’Association des sinistrés de Smyrne qui se constitue après le retour des réfugiés. Ce « dévouement infatigable envers les œuvres françaises », joint aux « nombreuses initiatives de manifestation d’art et de pensée qui restent dans les mémoires des Smyrniotes », justifie amplement, aux yeux du consul qui en fait la demande, l’attribution de la Légion d’honneur, mais Raymond Péré décède brutalement, le 15 octobre 1929, avant de recevoir cette marque de reconnaissance.

Même si des recherches ultérieures permettent d’ajouter quelques éléments au catalogue des œuvres de Raymond Péré, il est peu probable, en revanche, que les caractéristiques principales de son parcours d’architecte en soient profondément modifiées. Malgré une formation, en partie au moins, d’autodidacte, Raymond Péré a su acquérir à Smyrne une position professionnelle bien établie, au service d’une clientèle avant tout française, bien que l’œuvre qui assure sa notoriété locale résulte d’une commande des autorités ottomanes. Sur le plan stylistique, sa production se réfère aux modèles européens alors en vigueur dans l’architecture civile et religieuse ; selon une démarche fonctionnaliste, elle se diversifie au service des programmes : au néo-classique de rigueur quand il s’agit d’une banque, elle ajoute une préoccupation hygiéniste pour un hôpital et donne une physionomie gothique à une église du culte catholique. Raymond Péré manifeste une plus grande originalité – voire un certain éclectisme – lorsqu’il adapte des éléments de l’architecture « arabe » à un édifice public de conception occidentale, revendiqué comme un symbole de modernité.

Loin des mouvements qui agitent et réforment l’architecture européenne au seuil du XXe siècle (Arts and Crafts, Art Nouveau, bientôt mouvement moderne…) et ignorant les richesses de l’architecture et de la culture ottomanes, R. Péré exerce son métier de constructeur en assurant à ses concitoyens l’introduction en Turquie d’un cadre architectural qui procède d’un transfert. Il est à ce titre représentatif de l’activité d’un entrepreneur provincial – dont la province serait Smyrne-, avec toute l’ambiguïté que comporte alors le titre d’architecte.

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